En décollant les yeux du cinquantième principe de la Constitution de la République islamique d’Iran et en levant la tête, c’est pourtant un ciel plus souvent gris que bleu qui s’offre à la vue. Dans le bruit et la poussière, Téhéran s’agrandit et se développe sans cesse. Les rues sont congestionnées du petit matin jusqu’aux heures tardives de la nuit et les chantiers de construction se multiplient de jour en jour. Depuis les années 1960, Téhéran a connu un boom démographique corrélé à une urbanisation et à une croissance de la motorisation individuelle extrêmement rapide. De fait, l’augmentation de la consommation d’énergie par les particuliers, les moyens de transport et les industries ont fortement augmenté les émissions de CO2 de la capitale. La situation est aggravée par la topographie de la ville, encastrée entre les montagnes au nord et à l’est, les industries à l’ouest et le désert au sud. Aujourd’hui, avec ses 12 millions d’habitants, ses 300 kilomètres d’autoroutes et son aménagement urbain hétéroclite, la capitale iranienne est l’une des plus polluées du monde.
POLLUTION DE L’AIR
Le phénomène le plus visible est la pollution de l’air. Chaque jour, plus de 4 millions de véhicules et 2,5 millions de motos sillonnent la capitale. D’après l’Organisation de contrôle de la qualité de l’air (Sherkate contrôle kefiyate hava), la circulation des automobiles et autres engins roulants est responsable à 85 % de la pollution de l’air de la capitale. Toutefois, limiter l’utilisation de l’automobile est difficile à Téhéran car la voiture représente un marqueur social important et reste le moyen de transport favori des Téhéranais. Le prix relativement bas de l’essence (à moins de 30 centimes d’euro le litre), bien qu’en constante augmentation, n’incite pas non plus à prendre les transports en commun. Certes, la mairie a passé différentes lois et règlements pour tenter de réduire la pollution de l’air. Plusieurs normes pour limiter les rejets polluants sont en vigueur, comme l’obligation de posséder un pot catalytique ou le respect de la norme euro 4. En pratique, elles sont loin d’être appliquées par tous et comme en témoigne Ali, diplômé d’un master en gestion de l’environnement, « les Téhéranais ont d’autres préoccupations que l’environnement. Les gens pensent d’abord à se nourrir et gagner de l’argent, et la pollution est subie en conséquence sans représenter un sujet d’inquiétude majeur ». Le manque de motivation est renforcé par le laxisme des bureaux de contrôle et, comme en témoignent souvent les panneaux informatifs installés sur les grands ronds-points de la capitale, le taux de monoxyde de carbone atteint des records. L’indice de qualité de l’air de l’Organisation Mondiale de la Santé est considéré comme satisfaisant quand il est compris entre 0 et 50. À Téhéran, cet indice dépasse parfois 160.
C’est en hiver que la pollution atteint son pic, quand l’air froid des montagnes empêche la pollution de s’échapper. Le problème est tel qu’il arrive fréquemment que les écoles ferment plusieurs jours pour limiter les effets néfastes sur la santé des élèves et étudiants. À cette période, les autorités diffusent des messages d’alertes comme « il est demandé aux personnes sensibles (ie. enfants et personnes âgées) de ne pas sortir de leur domicile, sauf en cas d’urgence ». En 2010, la municipalité avait même pris la décision surprenante d’utiliser des avions pulvérisateurs d’eau pour nettoyer les zones les plus polluées de la capitale.
QUALITÉ DE L’EAU
La qualité de l’eau à Téhéran représente le deuxième écueil de la capitale sur le plan environnemental. Selon la Compagnie des eaux et des égouts de Téhéran (Sherkate ab-o-fazelab ustane Tehran), 70% de l’eau potable de la capitale provient des cinq barrages qui entourent Téhéran, à savoir Taleghan, Karaj, Latian, Lar et Mamlo. Comme l’eau des barrages ne suffit pas à alimenter la capitale, les 30 % restants proviennent des eaux souterraines. Les puits creusés permettent de pomper l’eau des nappes phréatiques et d’approvisionner la ville. Du fait que Téhéran ne possède pas encore un réseau d’égouts optimal, une partie des eaux usées retourne toutefois dans les nappes avant d’avoir été traitée. « La teneur en métaux lourds de l’eau à Téhéran dépasse de beaucoup les valeurs règlementaires émises par l’Organisation Mondiale de la Santé » explique Babak, un ingénieur dans une entreprise privée de contrôle qualité de l’eau. En montrant une carte de la ville, il ajoute que « le réseau d’évacuation des eaux usées n’a pas suivi le développement de la ville et la construction frénétique de nouveaux immeubles résidentiels. Depuis cinq ans, plus de 800 000 logements ont été construits dans la capitale. La mise en place du réseau d’égouts est donc devenue très difficile sur le plan de l’ingénierie, en plus d’être extrêmement coûteuse. » Les Téhéranais consomment environ 200 litres d’eau par jour, un chiffre deux fois supérieur à la moyenne mondiale. « Comme on ne doit pas sortir d’argent à chaque fois qu’on ouvre le robinet, on ne pense pas à économiser l’eau. Un soir, j’ai dit à mon fils qu’un seul verre d’eau suffisait pour se rincer la bouche. Nous avions des invités et ils ont tous été surpris ! » témoigne Soheil, un père de famille. Le problème est pourtant sérieux et depuis quelques années, de nombreux logements sont entrés en compétition pour l’accès à l’eau. « En été, la pression de l’eau est plus faible et en réduit la disponibilité. Les habitants installent des pompes dans leur bâtiment pour puiser plus d’eau des tuyaux municipaux, au détriment des logements qui n’en sont pas dotés. Dans cet immeuble, nous en avons une depuis un an. Sans elle, les troisièmes et quatrièmes étages ne pourraient pas être alimentés en permanence » raconte Siavash, un jeune iranien qui habite dans le centre de Téhéran. Officiellement, le problème de l’eau est aussi abordé et le président du bureau de l’environnement de la ville de Téhéran, Mohammad Hossein Bazgir, a récemment déclaré que le rationnement était la solution la plus adéquate pour remédier au problème de l’eau.
GESTION DES DÉCHETS
La collecte et la gestion des déchets représentent le troisième défi environnemental de taille pour la capitale. D’après l’Organisation pour la gestion des déchets en Iran (Sazemane modiriate pasmand), 7 500 tonnes de déchets sont collectées chaque jour dans la province de Téhéran, dont 80 % de déchets municipaux. Faute d’usines de traitement adéquates, 87 % des déchets sont amenés à la décharge d’Aradukh, au sud de la capitale. Depuis plus de 40 ans, c’est sans distinction que la quasi-totalité des déchets est rassemblée dans cet espace de 500 hectares : les déchets ménagers en tous genres côtoient les déchets électriques et électroniques qui, en plus de représenter un danger pour l’environnement, possèdent un fort potentiel de recyclage. Mais à Téhéran, le tri sélectif ne concerne que 83 tonnes de déchets par jour, soit 0,01 % du volume total des déchets. Chaque année, ce sont aussi 33 910 tonnes de déchets qui sont extraits lors de la construction d’immeubles. Regroupés dans deux déchetteries, seule une infime partie est recyclée.
PRISE DE CONSCIENCE POPULAIRE
Si l’environnement n’est pas la grande priorité des Téhéranais, de multiples initiatives relatives au respect de l’environnement voient toutefois le jour dans la capitale. Toutes les semaines, des groupes créés sur le réseau social Telegram s’organisent pour aller ramasser les déchets dans les hauteurs de Téhéran. Reza, l’organisateur de l’un des groupes en question, explique : « Les programmes varient en fonction des semaines. Il nous arrive de partir dans la matinée et de revenir en fin de journée. On choisit des endroits idéals pour la randonnée et chacun ramène des sacs plastiques que l’on remplit au fur et à mesure de nos balades. C’est une manière de combiner une escapade en montagne à une mission environnementale. C’est aussi une opportunité pour se retrouver entre amis, faire des rencontres, et l’occasion de prendre un grand bol d’air avant de commencer la semaine suivante dans la pollution ! » raconte Sarah, une jeune Téhéranaise de 28 ans. Depuis quelques temps, ce phénomène de collecte des déchets (jamovarie zobale) est devenu à la mode et les photos se retrouvent presque instantanément sur Instagram, une application de partage de photo très prisée en Iran. Paradoxe, il semble que les Iraniens associent la protection de l’environnement à la propreté des montagnes sans se soucier de celle de la ville. C’est ce que laisse penser Morteza qui, une fois de retour en ville, jette allègrement le mégot de sa cigarette au sol tout en montrant fièrement la photo d’un sac plein de déchets ramassés dans la montagne.
Les initiatives populaires ne suffisent pas à régler le problème et selon Babak, une réelle prise en main par les autorités urge. « Dans un pays comme l’Iran où les autorités ont pour ambition de développer rapidement le pays, la condition environnementale n’est pas une priorité. Les mesures sont principalement réactives et ne répondent pas structurellement aux divers problèmes auxquels fait face la capitale. Ils cherchent à amoindrir les effets de la pollution en demandant aux gens de ne pas sortir de chez eux ou de consommer moins d’eau, mais c’est le système entier qu’il faut revoir. L’Iran regorge d’ingénieurs qualifiés et les rapports d’experts sont multiples, mais les applications ne suivent pas. La multitude d’organismes impliqués dans la gestion de l’environnement au sens large ne fait que compliquer la coordination : pour chaque idée envisagée, plus d’une dizaine d’institutions doivent se mettre d’accord et du coup, relativement peu de mesures sont réellement mises en pratique ». En attendant, les Téhéranais continuent à sillonner la capitale, toujours plus nombreux à porter un masque anti-pollution sur le visage.

Par Rédaction ParisTeheran le 16 octobre 2017