La protection de la ressource est une priorité stratégique et essentielle pour l’Iran. « Il faut remettre, coûte que coûte, de l’eau dans les tuyaux », c’est le message lourd de sens qui a été délivré à Suez, dès les premiers contacts avec les autorités à Téhéran en avril 2015.
 Les principaux indicateurs sont en effet au rouge : le pays aurait épuisé la quasi-totalité de ses réserves d’eau de surface, l’état de sécheresse s’étend sur deux-tiers du territoire et plusieurs centaines de villes sont menacées de coupures. Symbole de cette crise, le lac d’Ourmia, autrefois plus grand lac salé du Moyen-Orient, garant de l’équilibre écologique du nord-ouest du pays, est aujourd’hui asséché. Les pistachiers mondialement renommés de Kerman disparaissent, vallées par vallées, bousculant la stabilité socio-économique de la région. La question de « l’or bleu », devenue priorité stratégique, supplante peu à peu celle de « l’or noir » dans les agendas des décideurs.
À l’heure où l’Iran revient dans le concert des nations avec de nouvelles ambitions et souhaite relancer son économie, ce paramètre longtemps occulté refait surface. La réalisation annoncée de grands projets miniers, pétroliers et gaziers tout comme le développement de nouvelles zones franches et de ports sont en effet largement tributaires de la disponibilité de grandes quantités d’eau.
UNE RARETÉ STRUCTURELLE
Il est vrai que l’Iran a toujours été un territoire très aride où les précipitations sont d’un tiers inférieures à la moyenne mondiale. Ces contraintes climatiques ont d’ailleurs été par le passé brillamment compensées par des systèmes ingénieux, tels que les qanâts, qui ont permis d’alimenter sans discontinuer les populations urbaines des empires achéménides jusqu’aux royaumes qâdjârs du début du 20ème siècle.
 C’est l’explosion démographique qui a définitivement eu raison de ce fragile équilibre. La population de l’Iran a ainsi doublé ces trente dernières années pour atteindre près de 80 millions d’habitants. L’amélioration des conditions de vie, couplée à une urbanisation galopante, ont démultiplié encore davantage la consommation. La tarification largement subventionnée de l’eau, aujourd’hui vendue en dessous de son prix de revient, a pour conséquence une consommation non maitrisée, bien supérieure à la moyenne mondiale.
Avec près de 92 % des ressources du pays, c’est l’agriculture qui reste le premier consommateur d’eau. Plus des trois-quarts de cette eau seraient dissipés par des systèmes d’irrigation traditionnels inadaptés, liés à la fragmentation des propriétés agricoles.
Pour satisfaire cette consommation effrénée, les forages de plus en plus profonds se sont multipliés et les faibles ressources souterraines ont par conséquent été surexploitées jusqu’à leur extinction. Le vaste programme de barrages lancé dans les années 1980 a contribué à désertifier davantage les territoires. Leurs réserves d’eau s’amenuisent année par année, trop faiblement alimentées par des précipitations de plus en plus rares et touchées par un phénomène important d’évaporation. La crise hydrique que traverse le pays semble donc être tout autant liée au manque structurel d’eau qu’à une gestion non optimisée des ressources existantes.
RELEVER LE DÉFI
 DE LA RESSOURCE
Avec la perspective d’une levée des sanctions, les autorités ont décidé de faire appel à l’expertise d’acteurs privés internationaux pour assurer leur indépendance vis-à-vis de la ressource en eau. Le gouvernement a ainsi annoncé vouloir investir durant les 10 prochaines années dans un large réseau d’usines de dessalement d’une capacité de production de trois millions de mètres cubes par jour, qui alimenteront les régions du centre, les plus touchées par le stress hydrique, via un système de transfert de plusieurs milliers de kilomètres. Mais la concrétisation de ces projets de très grande ampleur, nécessitant la mobilisation de plusieurs milliards de dollars, reste dans l’attente du retour des investisseurs, de l’élaboration de modèles économiques viables ainsi que d’études de faisabilité et d’impact environnemental.
 Alors que la marge de manœuvre reste réduite, les autorités ont pris conscience de la nécessité d’une réponse globale, rapide mais réfléchie, apportée par un partenaire à stature mondiale capable de mobiliser toute l’expertise et la capacité d’innovation de « l’Ecole Française de l’Eau ». C’est ainsi que Suez a été invité dès février 2015 par la vice-présidente de l’Iran, Masoumeh Ebtekar, à rencontrer les différentes autorités en charge de l’eau pour définir avec ces dernières une vision sur les besoins du pays et les solutions les plus pertinentes à mettre en œuvre.
Pendant près de huit mois, nos équipes commerciales et techniques ont ainsi été déployées auprès des autorités et des différentes compagnies d’eau du pays, pour conduire des ateliers, animer des conférences et réaliser des diagnostics. Plusieurs délégations iraniennes ont également été conviées dans les différents sites du Groupe en Europe. Cette démarche de pédagogie et de co-construction est à l’origine d’un véritable moment d’échange entre les équipes de Suez et leurs homologues iraniens. Les conclusions issues de ce premier cycle de discussions ont été présentées officiellement en décembre 2015 au Ministre de l’énergie et de l’eau. Un accord-cadre fut ensuite signé à l’Élysée à l’occasion de la visite du président Rohani à Paris en janvier 2016.
POUR UNE GESTION INTÉGRÉE 
ET OPTIMISÉE DU CYCLE DE L’EAU
Si l’augmentation des capacités hydriques par dessalement reste sur le moyen-terme un levier d’action incontournable, une meilleure gestion des ressources disponibles apparaît néanmoins indispensable et complémentaire sur le court-terme. En effet, au vu de la gravité de la situation, tous les éléments de la chaîne de valeur doivent être optimisés, de la production jusqu’à la distribution, de la collecte jusqu’au traitement et la réutilisation des eaux usées.
Au regard des contraintes constatées, c’est-à-dire l’absence immédiate de budgets suffisants ou de cadres contractuels véritablement structurés, le Groupe s’est positionné dans un premier temps sur des projets pilotes, visant à donner aux autorités une première réponse intermédiaire à la crise hydrique. Protéger la ressource, c’est tout d’abord améliorer la gestion des réseaux en milieu urbain. En Iran, on estime en effet en moyenne que près de la moitié de l’eau injectée dans des conduites vétustes et fuyardes serait perdue. Dans le but d’engranger une dynamique de réduction systématique des pertes à l’échelle nationale, un premier projet a tout d’abord été développé en partenariat avec la Compagnie des Eaux de Téhéran. Dans une zone pilote du nord de la capitale, les experts de Suez et leurs homologues iraniens s’engagent à atteindre, en cinq ans, l’excellence en matière de rendement du réseau. Pour cela, les technologies de pointe et les processus les plus innovants seront déployés afin d’atteindre des objectifs ambitieux de réduction des fuites. Ce programme permettrait d’économiser plus de 75 millions de mètres cubes par an, soit de quoi absorber les besoins futurs de plus d’un million d’habitant. La « Zone d’Excellence de Téhéran » constituerait ainsi une vitrine et un laboratoire, permettant de mieux diffuser ces solutions dans les villes du pays dont les réseaux sont les plus touchés par les pertes.
Une « Académie de l’Eau » serait par ailleurs fondée en partenariat avec le Ministère de l’Énergie afin de doter les autorités d’un lieu fédérateur promouvant l’excellence opérationnelle. Ce véritable centre de formation et de recherche aura pour but de remettre à niveau les compétences des professionnels du secteur et diffuser le savoir-faire international et les meilleures technologies dans les différentes régions du pays. Enfin, notre proposition intègre la réalisation d’un schéma directeur pour doter le pays d’un document de référence sur la gestion et l’allocation des ressources au niveau national, puis encourager et encadrer par un appui scientifique et opérationnel le développement de ressources alternatives telles que le dessalement, la collecte et la réutilisation des eaux pluviales. Toujours dans la même cadre, les équipes de Suez, en partenariat avec la start-up française Marinetech ont proposé d’identifier puis exploiter les réserves d’eau douce sous-marines du golfe Persique.
CONSTRUIRE LES BASES SOLIDES D’UNE COOPÉRATION
 DE LONG-TERME
Après près de 18 mois de maturation, l’approche de Suez, qualifiée de « priorité nationale », semble faire l’unanimité entre décideurs et équipes opérationnelles. Malgré les nombreux obstacles liés à un contexte géopolitique incertain, les premiers projets sont aujourd’hui sur le point de se concrétiser. Lors de la récente visite de Ségolène Royal à Téhéran, un mémorandum d’entente a même été signé par la Ministre de l’Environnement et son homologue iranienne, appelant à leur commencement au premier trimestre 2017.
Nul doute que les pistes proposées ne représentent que le début d’une solution, tant le problème de l’eau en Iran représente un défi immense. Mais les efforts importants déployés de chaque côté pour leur permettre de voir le jour ont permis d’ouvrir la voie et de construire les bases solides d’une coopération de long terme. Une démarche fastidieuse mais nécessaire, comme le résumait le Président Directeur Général de Suez, Jean-Louis Chaussade, lors de sa venue à Téhéran en août dernier : « Pour avoir accès aux marchés de demain, il faut passer par des phases d’adaptation et d’ajustement au cours desquelles on peut rencontrer des difficultés. C’est pour cela qu’il est important d’être des précurseurs, et nous sommes des précurseurs ».

Par Rédaction ParisTeheran le 16 octobre 2017