La dépendance excessive de l’économie iranienne vis-à-vis du pétrole – les recettes pétrolières représentant près de 50% de ses recettes budgétaires – reste un problème essentiel pour sa croissance. Or, la levée des sanctions, tant attendue, est indispensable à son développement et à sa diversification, d’autant plus que le PIB iranien a chuté de près de 8,5 % depuis la mise en place des sanctions internationales en 2012. Les échanges commerciaux entre la France et l’Iran ont, par exemple, été divisés par sept en dix ans, ramenés à 514 millions d’euros en 2014, comparés à 3,7 milliards en 2004. C’est dans ces conditions que le développement à l’international des PME iraniennes apparaît comme l’une des solutions pour répondre à ces difficultés et contribuer à l’essor des exportations iraniennes.

Se pose toutefois un autre problème : la nature même du tissu économique national et notamment la faible part du secteur privé. En effet, le secteur privé iranien reste très peu développé – seulement 20 % de l’économie – et dans ce secteur, les principaux interlocuteurs sont principalement de grands groupes, qui sont d’ailleurs dirigés le plus souvent par des proches du pouvoir en place et inféodés aux institutions politiques. La notion de secteur privé en Iran reste donc relativement floue, d’autant que les PME sont généralement de très petites entreprises, de moins de dix salariés, et sont assez peu nombreuses.

UN TISSU INDUSTRIEL PERFORMANT

L’ouverture du pays est synonyme de nouveaux investissements étrangers. Loin d’être une menace pour le développement des PME iraniennes, la future présence étrangère doit être au contraire un levier de croissance et de collaboration pour les entreprises iraniennes.
Il y a d’une part un vrai besoin de modernisation dans le domaine des infrastructures, de l’agriculture et de l’industrie, et d’autre part un tissu industriel iranien qui peut être considéré à juste titre comme de très bonne facture. En effet, quand on s’intéresse d’un peu plus près à l’histoire de l’Iran moderne, on s’aperçoit qu’il existe une véritable base industrielle héritée de l’époque du Shah et des e orts d’industrialisation menés dans les années 1960. La modernisation de la société iranienne depuis la Révolution a conduit à un profond changement des mentalités, qui a créé un terrain favorable pour le développement d’une nouvelle vague de chefs d’entreprise.

Ce potentiel industriel est clairement ce qui distingue l’Iran des autres puissances régionales, comme l’Arabie Saoudite, et représente une véritable valeur ajoutée.

LES PME IRANIENNES : UN OUTIL DE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE INCONTESTABLE

Le pays jouit par ailleurs d’une situation géographique privilégiée, aux détours de l’Europe, de l’Asie et du Golfe Persique. Cette position favorable représente un atout commercial fort pour permettre au pays d’accroître son commerce extérieur et ses exportations.

Certains secteurs, comme l’agroalimentaire, les produits en cuir, les tapis, le textile, l’industrie minière ou encore les chaussures, ont déjà démontré leur potentiel en matière de compétitivité et d’export, notamment chez les pays voisins.

La nette progression ces dernières années des exportations non pétrolières témoigne de cette dynamique positive.
Le moteur de ces relatifs succès réside d’ailleurs principalement dans la culture entrepreneuriale et dans la faculté des chefs d’entreprises à affronter la concurrence. En e et, c’est bien dans les talents que l’Iran produit que se trouve la voie de la croissance économique et du développement du secteur privé. Ces talents composent aujourd’hui une classe moyenne iranienne bien formée, qui possède un haut niveau d’étude. C’est une population à la mentalité moderne, ce qui transparaît positivement dans sa façon de créer et de gérer des entreprises. Pour Thierry Coville, chercheur à l’IRIS et expert de l’Iran, l’une des principales caractéristiques de cette catégorie d’Iraniens réside dans sa faculté « à prendre des risques à l’international et à ne pas redouter la compétition commerciale ».

Au-delà de cette mentalité offensive, il apparaît clairement que les entrepreneurs iraniens sont amenés à jouer un rôle plus important dans le développement de l’économie, comme ambassadeurs d’une stratégie commerciale intégrant complètement les principes de marché et de concurrence. Cette détermination remarquable est d’ailleurs une caractéristique commune aux pays ayant connu une révolution et un isolement économique, et qui ont su développer leur capacité de résilience, à l’instar de l’Afrique du Sud sous l’apartheid. Les PME iraniennes bénéficient ainsi de réels atouts, même si l’exploitation de leur potentiel, notamment en termes d’exportations, nécessiterait qu’un certain nombre de contraintes pesant sur son internationalisation soient allégées.

DES OBSTACLES STRUCTURELS DEMEURENT

C’est l’environnement général des entreprises qui conditionne leurs succès à l’export. Or c’est bien cet environnement qui est aujourd’hui le principal frein au développement des PME en Iran. Il y a d’abord un manque cruel de confiance du secteur privé dans les institutions et le pouvoir politique. La Révolution iranienne a provoqué un véritable traumatisme, au sein de la population iranienne bien sûr, mais de façon singulière chez les entrepreneurs. La confiscation des biens a été très violente à l’encontre des capitalistes iraniens, considérés – à tort ou à raison – comme liés à l’ancien régime. Leurs entreprises ont été nationalisées et leurs avoirs confisqués, dans ce qui s’est apparenté à une véritable chasse aux sorcières – comme dans toute révolution. La peur que cela se reproduise est encore très présente parmi les Iraniens et la Guerre qui s’en est suivie pendant huit ans n’a pas amélioré la confiance de cette partie de la population.

À discuter avec des entrepreneurs iraniens, on se rend compte qu’ils ont le sentiment – légitime – que le système légal n’est pas assez protecteur et qu’ils ne peuvent pas faire confiance à leurs institutions. Les excès de bureaucratie, la corruption et la faible protection des droits de propriété sont autant de facteurs négatifs qui nuisent à l’établissement d’une confiance pourtant essentielle. Aucun tissu économique ne peut se développer avec autant d’instabilité et d’imprévisibilité de la part de son propre environnement législatif et réglementaire. À titre d’exemple, l’ONUDI rappelle que la création d’une entreprise en Iran implique la prise en compte de près de 50 lois à caractère commercial. C’est d’ailleurs certainement la complexité et l’inapplicabilité de nombreuses lois ou règlements qui encouragent la corruption, qui devient alors la moins mauvaise des solutions.

Les règles semblent donc encore trop biaisées au profit de ceux qui possèdent des appuis politiques et qui ne respectent pas les mêmes règles du jeu. Cela pousse les entrepreneurs à se faire discrets et à se débrouiller : « pour vivre heureux, vivons cachés ». Ce manque de confiance a pour conséquence néfaste une faiblesse des PME dans leurs politiques d’innovations, se traduisant par un recours insuffisant aux achats de licences, d’informations ou de services à d’autres entreprises, et les liens insuffisants avec les centres de recherche universitaires. Certains travaux mettent également en avant dans ce même cadre le fait que les dirigeants n’attachent pas assez d’importance à leurs réseaux et à l’utilisation qu’ils pourraient en faire pour acquérir les ressources financières, technologiques ou les informations dont ils ont besoin pour développer leurs activités à l’international. Mais en ont-ils seulement envie ?

LA PROBLÉMATIQUE DU FINANCEMENT
ET DU SYSTÈME FISCAL

Le secteur bancaire iranien reste le talon d’Achille du développement économique national. Déserté par les grandes banques mondiales à cause des sanctions internationales, le marché bancaire iranien sou re d’une sous-capitalisation chronique et d’un paradoxe : celui d’un financement à deux vitesses. En e et, dans le cadre d’une volonté protectrice envers les grandes entreprises publiques, les autorités ont permis à ces dernières d’avoir un accès privilégié aux financements du secteur bancaire. Les PME peuvent ainsi souvent n’avoir recours qu’à l’autofinancement ou au système financier informel, avec évidemment des taux d’intérêt beaucoup plus élevés.
À titre d’exemple, les taux d’intérêts des crédits bancaires se situaient autour des 16 % en 2014. Ces taux extrêmement élevés poussent d’ailleurs beaucoup d’Iraniens fortunés à laisser leur argent sur leurs comptes en banque plutôt qu’à l’investir dans l’économie réelle. Or, sans financement, il n’y a malheureusement pas de développement possible et les PME ne peuvent alors que rarement atteindre la taille critique pour exporter.

LE LEVIER INSTITUTIONNEL
AU SERVICE DES PME

Ces constats ont récemment conduit les autorités politiques à prendre conscience que les PME peuvent et doivent jouer un rôle positif dans la mondialisation grâce à leur compétitivité. Pendant longtemps néanmoins, aucun politique publique adaptée aux PME ou au soutien de leur internationalisation n’a été entreprise, contribuant de fait aux difficultés actuelles. Cela se traduit notamment par des taxes à l’importation élevées, une absence de règles claires et applicables en matière de commerce et de transit, ou bien des lois qui n’encouragent pas l’investissement direct étranger. Alors certes, Hassan Rohani avait affiché la volonté de contribuer à l’essor des PME iraniennes au lendemain de son élection, mais les actions restent modestes. L’État a bien essayé de favoriser leur accès au système bancaire : de 2005 à 2007, les banques ont eu comme objectif d’allouer des montants élevés de crédits aux PME, ces crédits devant représenter 50 % des dépôts des banques publiques. Dans les faits, ces fonds ont plutôt été utilisés pour importer des produits ou investir dans le secteur très rentable de l’immobilier. On peut également noter la création de la très fragile Organisation de promotion des exportations en Iran, créée il y a quelques années.

Pour autant, ce n’était pas la priorité du gouvernement iranien, et ce d’autant plus que les privatisations sont toujours une stratégie politique délicate. Les emplois perdus doivent être rapidement compensés au risque de voir l’opposition politique – puissante en Iran – profiter d’une hausse du chômage pour servir des discours populistes.

La situation actuelle du pays est complexe, dans la mesure où l’ouverture, bien qu’attendue, n’a jamais vraiment été anticipée par le pouvoir politique et les acteurs économiques en place. Il s’agit donc maintenant de modifier la perception des Iraniens et de donner des caps clairs au secteur privé. Les plus optimistes restent dans l’expectative d’une action gouvernementale, quant aux autres, ils ne sont font guère d’espoir. Et comment leur donner tort quand l’incertitude demeure face à l’élection américaine de novembre prochain et aux élections iraniennes de 2017 ?

Modifier la perception des acteurs économiques signifierait que l’objectif à long terme des autorités devienne explicitement une plus forte intégration de l’économie iranienne dans l’économie mondiale. Dans ce contexte, l’affirmation claire de l’objectif d’intégrer l’OMC pourrait jouer un rôle positif, au même titre que la volonté de mettre en place un environnement plus attractif pour les investissements étrangers et qu’une refonte du système bancaire national.

Les PME iraniennes ont ainsi un vrai potentiel pour développer leurs exportations et permettre à l’économie iranienne de réduire sa dépendance vis-à-vis des revenus pétroliers et les résultats positifs sont d’ailleurs déjà visibles avec notamment une croissance de 28 % des exportations françaises vers l’Iran sur les neuf premiers mois de 2015, tandis que les importations iraniennes en provenance de France ont progressé de 11 % sur cette période. Les leviers d’actions existent, les atouts également, mais l’Iran est aujourd’hui indéniablement dans une phase de transition di cile sur laquelle les échéances politiques auront un impact décisif. La volonté institutionnelle reste un préalable aux réformes bancaires, fiscales et économiques, afin de construire un environnement général et un écosystème économique optimal pour le développement des PME iraniennes. La tendance est là : l’inflation est passée de 35 % en 2007 à 15 % en 2015. L’Iran, qui rentre enfin progressivement dans le concert des grandes nations diplomatiques, se doit donc maintenant de prendre ses responsabilités économiques et sociales.

Par Rédaction ParisTeheran le 13 octobre 2017