Au lendemain de la mort du prophète Mohamed, la question se posa de savoir qui devait, après lui, disposer de l’autorité religieuse et exercer le pouvoir politique. Certains estimaient qu’il fallait les confier à Ali, gendre du prophète, et l’un de ses plus proches compagnons. Mais d’autres étaient opposés à ce choix… Se succédèrent alors trois califes : Abou Bakr, Omar et Othman. Puis, ce fut Ali qui fut choisi pour exercer cette fonction. Durant son Califat (656-661), il s’efforça de promouvoir l’unité de la communauté musulmane, dans la fidélité au message du Coran et à la tradition du prophète, mais « ne parvint pas à éliminer les situations perturbées qui prévalaient alors à travers le monde islamique ». Il fut lui-même tué dans la mosquée de Koufa et son fils Hassan devint Calife en 661, avant de démissionner puis de mourir quelques années plus tard empoisonné. Mais ce choix fut contesté et les conflits s’aggravèrent. En 680, sous le Califat de Yazid, Husayn, le troisième imam chiite, fut massacré ainsi que ses compagnons et ses enfants.
Au début du 3e siècle de l’Hégire, la situation s’étant apaisée, « les théologiens et savants chiites tirèrent pleine partie de cette liberté. Ils firent le maximum pour promouvoir les activités savantes et pour répandre les enseignements chiites ». Dans les siècles qui suivirent, le chiisme se développa dans tout le monde musulman. Il est maintenant la religion officielle de l’Iran et majoritaire dans plusieurs pays, comme l’Azerbaïdjan, l’Irak ou le Bahreïn.

Pour nous catholiques, la rencontre et le dialogue interreligieux auxquels nous sommes appelés par l’Église doivent être établis et approfondis avec tous les musulmans, qu’ils soient sunnites ou chiites. Approuvée par les évêques du monde entier et promulguée par le pape le 28 octobre 1965, la déclaration Nostra Ætate du concile de Vatican II, affirme : « L’Église regarde avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu unique, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes. […] Même si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le saint Concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté. »
En 1964, le pape Paul VI avait créé le Secrétariat pour les non-chrétiens, devenu maintenant le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux. Et à maintes reprises, au cours de leurs voyages, tous les papes ont rappelé cet enseignement de l’Église, concernant les relations entre chrétiens et musulmans, comme en témoignent les textes suivants :

• « […] Chrétiens et musulmans, nous nous sommes généralement mal compris, et quelquefois, dans le passé, nous nous sommes opposés et même épuisés en polémiques et en guerres. Je crois que Dieu nous appelle aujourd’hui à changer nos vieilles habitudes. Nous avons à nous respecter, et aussi à nous stimuler les uns les autres dans les œuvres de bien sur le chemin de Dieu… » (Jean-Paul II, Casablanca, 19 août 1985).
• « Poursuivant l’œuvre entreprise par mon prédécesseur, le pape Jean-Paul II, je souhaite vivement que les relations confiantes qui se sont développées entre chrétiens
et musulmans depuis de nombreuses années non seulement se poursuivent, mais se développent dans un esprit de dialogue sincère et respectueux, fondé sur une connaissance réciproque toujours plus vraie, qui, avec joie, reconnait les valeurs religieuses que nous avons en commun et qui, avec loyauté, respecte les différences. Le dialogue interreligieux et interculturel est une nécessité pour bâtir ensemble le monde de paix et de fraternité ardemment souhaité par tous les hommes de bonne volonté. En ce domaine, nos contemporains attendent de nous un témoignage éloquent pour montrer à tous la valeur de la dimension religieuse de l’existence. Aussi, fidèles aux enseignements de leurs propres traditions religieuses, chrétiens et musulmans doivent-ils apprendre à travailler ensemble, comme cela arrive déjà en diverses expériences communes, pour se garder de toute forme d’intolérance et s’opposer à toute manifestation de violence. Et nous, autorités religieuses et responsables politiques, nous devons les guider et les encourager dans ce sens. » (Benoît XVI, Rome, 25 septembre 2006).
• « […] Notre relation avec les croyants de l’islam revêt, de nos jours, une grande importance… Il ne faut jamais oublier que les musulmans adorent avec nous le
Dieu unique, miséricordieux, Juge des hommes au Dernier Jour. Ils ont une profonde vénération pour Jésus et pour Marie sa mère. […] Ils reconnaissent aussi la nécessité de répondre à Dieu par un engagement éthique, en agissant avec miséricorde envers les plus défavorisés. » (François, La joie de l’évangile, 24 novembre 2013).

C’est dans cette perspective que nous, catholiques, pouvons et devons être attentifs aux valeurs spirituelles et éthiques vécues par les chiites. Dans l’islam, comme dans le christianisme, les croyants sont appelés à vivre la foi en Dieu en interprétant les textes fondateurs de la religion à la lumière de la raison. Ils doivent donc être attentifs et accueillants aux questions posées par la philosophie, aux recherches et découvertes de la science, aux valeurs des diverses civilisations. Telle est, depuis 20 siècles, la grande question qui s’est posée – et qui continue à se poser – aux chrétiens et aux musulmans, et en particulier aux catholiques et aux chiites. En ce début de 21ème siècle, la réponse à cette question dépend de la façon dont peuvent être envisagées les relations entre le pouvoir politique et les religions. Un aspect fondamental de la foi religieuse est, bien entendu, la dimension personnelle et spirituelle de la relation à Dieu. Dans l’islam, comme dans le christianisme, la pratique rituelle n’a de valeur et de sens que si elle est l’expression et la source d’une véritable spiritualité. Là aussi, tout en se référant à des conceptions doctrinales différentes, les chrétiens et les musulmans sont proches. Et les catholiques le sont tout particulièrement des chiites. Ils le sont aussi dans la façon dont, les uns et les autres, ils conçoivent et s’efforcent de vivre la relation qui existe – ou qui devrait exister – entre la foi en Dieu et la recherche de justice. Même si, au cours des siècles, des juifs, des chrétiens et des musulmans n’ont pas toujours vécu fidèlement cette exigence, et même si, de nos jours encore, ils ne la vivent pas autant qu’ils le devraient, c’est là un aspect majeur du message transmis par les prophètes bibliques, par le Christ et par le Coran. Et là aussi, catholiques et chiites sont proches dans la façon dont ils sont appelés à être attentifs à ceux qui sont faibles, rejetés, opprimés, les mustadafun dont parle le Coran.

Enfin, en face de cette réalité qu’est, dans toute vie humaine, la souffrance physique et morale, la tradition chiite rejoint, dans une certaine mesure et à sa manière, la foi chrétienne. Dans l’Église, la Passion du Christ et sa mort sur la Croix ne sont pas un échec, mais une victoire sur le mal et la mort. Dans l’islam chiite, par leur souffrance et par leur mort, Ali, Hassan et Husayn, ne sont pas seulement des victimes, ils sont des témoins.

Par Rédaction ParisTeheran le 16 octobre 2017